dimanche 3 juillet 2011

La zerda ou les chants de l'oubli

Film : Radio et Télévision Algérienne. 1982. 60 minutes.
Ecriture et réalisation: Assia Djebar
Synopsis: Assia Djebar, Malek Alloula
Second film documentaire de Assia Djebar présenté à Alger en juillet 1982 et au premier festival du cinéma arabe à Paris en 1983.



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Amel Chaouati
Lundi 27 juin dernier, Le Cercle des amis d'Assia Djebar a prévu la projection de La Zerda ou les chants de l'oubli au café bar Le Bric à Brac, un espace qui avait accueilli une année avant, la projection de La nouba des femmes du Mont Chenoua. Or ce jour précis, et à la surprise générale, le rideau du café-bar était à moitié baissé. Un petit attroupement d'une quinzaine de personnes qui se sont déplacées pour voir le film avait ouvert la conversation le temps de patienter. Seulement la porte est restée fermée. Pourtant le groupe ne se démotive pas. Il décide de trouver un autre espace calme qui peut l'accueillir puisque nous avions le minimum pour visionner le film: j'avais le film, un membre du Cercle avait un ordinateur. Après une petite exploration dans la rue, une pizzeria désertée de ses clients, semblait attendre notre venue. Aussitôt installés, l'ordinateur branché, les commandes passées, le film est enfin lancé. Le lendemain de cette projection sauvée in extremis grâce à la volonté du groupe, nous apprenons que des dégâts des eaux ont été la cause de la fermeture impromptue du café-bar la veille.
Si bien même que les images du film documentaire parlaient d'elles mêmes comme l'avait bien fait remarqué une personne du groupe, étant donné les conditions de projection et les capacité audio d'un ordinateur, la qualité du son était bien médiocre. Or nous savons combien le son est au cœur même du travail de Assia Djebar qui parle de faire de l'image-son plutôt que du cinéma.


Née après l'indépendance, n'ayant jamais perçu de traces de guerre ni dans la ville, ni dans le verbe si ce n'est à travers l'enseignement de l'histoire dans le programme scolaire, je découvre bien plus tard le poids du silence et je prends aussi conscience de mon malaise et de mon impossibilité à regarder un film de guerre depuis ma petite enfance. Aujourd'hui, et depuis peu de temps je peux enfin lire et regarder l'histoire de la colonisation algérienne. Et de pouvoir regarder La zerda ou les chants de l'oubli sans chercher la fuite ou l'évitement prouve ma capacité aujourd'hui à pouvoir commencer à dépasser l'évitement et le déni.
Pourtant en regardant ce film il y a quelques jours je me sentais fort troublée. Un sentiment du déjà vécu. Un déjà vécu par rapport à tout ce que j'ai pu entendre? C'est probable. Mais j'étais persuadée que certaines images et certaines séquences des films de l'époque me rappelaient des scènes contemporaines. L'intentionnalité des photographes et des cinéastes occidentaux qui avaient photographié et filmé des scènes de joie, de bonheur, de danse, de sérénité et de prospérité pour dire que tout va très bien, gommant, l'avilissement, la misère, la souffrance, les humiliations et les violences à tous les niveaux de la société m'ont rappelée en fait étrangement la télévision étatique algérienne que j'ai connue depuis ma jeunesse. Alors que les colères envahissaient les rues et continuent à le faire aujourd'hui, alors que les problématiques de la société prolifèrent, alors que la vie culturelle algérienne tente de survivre et de créer grâce à des intellectuels et des artistes indépendants qui résistent pour sortir du folklore, alors que le paysage naturel est ravagé par un urbanisme sauvage, alors que la société civile se sent bien loin du pouvoir et de ses représentants, la télévision algérienne continue à montrer des images de joie, de danse, de sérénité et de prospérité pour dire comme depuis bientôt cinquante ans que tout va très bien! C'est avec une telle télévision que j'ai grandi, nourrie d'images et de sons chargés de propagandes et de mensonges. Aujourd'hui l'algérien ironise et invente même des blagues devant ce programme unique. Certes, lorsqu'on regarde certaines chaines internationales qui semblent jouir d'annoncer des catastrophes sur des catastrophes en les transmettant en boucle, il faut reconnaître que les nouvelles nationales sur la télévision algérienne ne dépriment guère! Une autre ressemblance troublante me frappe; la présence du folklore sur la télévision nationale en particulier quand il s'agit de recevoir des hommes politiques: fantasias, femmes en costumes traditionnelles, danses traditionnelles sont au programme... En fait certaines images d'aujourd'hui peuvent avoir une certaine ressemblance avec les images et films montrés dans la Zerda, pris par les européens entre 1911 et 1940!
Voilà donc l'origine de ce sentiment du déjà vécu! Je ne peux maintenant m'empêcher de convoquer ma formation de psychologue pour me poser la question suivante: dans quelle mesure cette manière de rendre aveugles les images et de museler le son dans un pays indépendant ne renvoie pas au mécanisme défensif si bien défini par la psychanalyse: Une identification de l'agressé à l'agresseur?

Afin de poursuivre cette réflexion, j'ai invité les participants à la projection, à retranscrire en quelques lignes leurs commentaires. Nombreux sont ceux qui ont répondu favorablement. Ils sont disponibles après ce second extrait de la Zerda que la réalisatrice a introduit avec ces phrases écrites en français, traduites oralement en arabe classique et portées par une voix féminine:
"Dans un Maghreb totalement soumis et réduit au silence, photographes et cinéastes ont afflué pour nous prendre en image...
La « ZERDA » est cette « fête » moribonde qu'ils prétendaient saisir de nous.
Malgré leurs images, à partir du hors champs de leur regard qui fusille, nous avons tenté de faire lever d'autres images, lambeaux d'un quotidien méprisé...
Surtout, derrière le voile de cette réalité exposée, se sont réveillées des voix anonymes, recueillies ou ré-imaginées, l'âme d'un MAGHREB et de notre passé. »
Je lis dans l'ouvrage de Jeanne-Marie Clerc «Assia Djebar, Ecrire, transgresser, Résister» que l'écrivain avait interrompu l'écriture de la première partie de ce qui allait devenir le second volet d'un quatuor, Ombre sultane publié en 1987. Or L'amour, la fantasia son premier quatuor apparaît en 1985. Ce roman qui précède Ombre , sultane, et la thématique historiographique que nous retrouvons dans le film documentaire La zerda ou les chants de l'oubli, nous laisse penser de l'existence évidente de l'influence du film sur l'écriture du roman et de l'écriture du roman sur le film. Nous comprenons ainsi peut-être pourquoi l'écrivain abandonne transitoirement Ombre sultane. Ce roman aborde la dialectique des rapports des hommes et des femmes dans le couple de la société algérienne. Or pour pouvoir aborder ce sujet central de son travail littéraire, il fallait d'abord remonter aux origines de la violence. Cette violence, écrira très tôt l'écrivain, a ses origines dans la violence de la colonisation. 



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A lire
Assia Djebar. Ces voix qui m'assiègent.Albin Michel. 1999. P 158-186.
Mireille Calle-Gruber. Assia Djebar ou la résistance de l'écriture. Regards d'un écrivain d'Algérie. Maisonneuve et Larose.2001. P 199-244.
Jeanne-Marie Clerc. Assia Djebar. Ecrire, Trasgresser, Résister. L'Harmattan. 1997. P 11-35
Niang Saada. Littérature et cinéma en Afrique francophone: Ousmane Sembène et Assia Djebar. L'Harmattan. 1996.


Nelly Ansquer
"Des images nous sont montrées entre des périodes qui s'étalent environ de 1905 à 1940. Les français installés en Algérie ne montrent du pays que ce qu'ils veulent bien en montrer, une vision étriquée, incomplète d'une réalité qui a été plus dure, plus répressive (mais c'est le parti-pris des scènes filmées). Par exemple, on occulte toute scène violente ou de combats, ou de résistance au maquis...
Donc, le film ne relate pas une réalité, mais des morceaux de vies, ou des bribes "d'actualité de l'époque". On devine la "cohabitation" entre ceux qui dominent, imposent un mode de vie, et les habitants du pays qui n'ont pas droit au chapitre.
On voit une ou deux photographies du Dey d'Alger il me semble (??), mais le film n'explicite pas son rôle dans une situation de colonisation (ou bien le commentaire m'a échappé).
Pour ma part, suite à la lecture de "L'amour, la Fantasia", je voulais en savoir plus sur cette période historique occultée, très bien relatée par ASSIA DJEBAR.
Mais, le film n'a pas répondu à mon attente, dans la mesure où il se rapproche d'un film de propagande (cela veut dire qu'il faut être capable de lire entre les lignes, et de connaître l'histoire de la colonisation française en Algérie
pour faire la part des choses).
Comme dans toute guerre, on perçoit dans quelques scènes du film, le silence des algériens et l’attitude de celui qui domine (cela m’a rappelé le livre « Le silence du Vercors », silence d’une famille française pendant l’occupation allemande; le silence étant le seul biais "acceptable" et fort, pour dire sa résistance face à l’oppression et l'injustice).

Nourredine Achour
"...Concernant le film, je n’entendais pas très bien le commentaire à cause du bruit environnant. En fait, j’ai dit que je n'avais pas compris le film (en réalité une juxtaposition de documents d’archives soigneusement ordonnées), mais en fait ce que je ne comprenais pas, c'est pourquoi ces images étaient mises bout à bout et dans quel but? Ce que j’en ai tiré, c’est que d’une part le fait colonial a fait subir une forme d’humiliation aux algériens, mais en même temps qu’une partie de cette population trouvait une forme de « salut » comme par exemple l’enrôlement dans l’armée. Quant aux femmes algériennes, elles, que ce soit Robert ou Mouloud, leur statut d’êtres inférieurs reste établi. Je pense que ce film doit être vu dans de bonnes conditions pour être mieux analysé."

Annie Aubert
"Ces notes sont rédigées à la suite d’une projection dans des conditions où la qualité de la bande-son ne permettait pas de suivre avec précision les commentaires de l’auteur.
La Zerda – Assia Djebar, historienne avertie, choisit des dates qui dans l’après coup prennent une force remarquable. Le film commence en 1911 par un tour d’horizon de la présence française au Maghreb. La modification du régime colonial en Algérie en 1913 apparaît comme une solution pour répondre aux besoins de recrutement en vue de la guerre en préparation (la Première Guerre Mondiale). Ne me quittera pas, tout au long de la projection, la préméditation du geste criminel qui consiste à transférer en France des hommes des campagnes algériennes, ne maîtrisant pas la langue ni les codes des armées, pour les envoyer au front face aux canons allemands. On voit se répéter les faits en 1939 ; voir la préparation au départ, joyeuse et dansée de manière traditionnelle, d’un groupe de jeunes engagés algériens en uniforme militaire m’a semblé mettre en évidence un décalage cruel entre la représentation de ce départ et la réalité des affrontements qu’ils allaient subir. Le film se termine me semble t il en 1942, au moment où le Maghreb bascule en faveur de la France libre.
La construction de la Mosquée de Paris entre les deux guerres semble gagnée au prix d’un certain silence."

Aziz Namane
"Dans ce film document Assia Djebar fouille dans les archives propres au Maghreb (l’Algérie, le Maroc et la Tunisie) durant l’époque coloniale et tente de réaliser un montage, au niveau des images et des sons, différent de celui conçu par les forces coloniales, en mêlant tout ce qui représentait les activités des politiciens français auprès des autochtones, montrés dans un climat de fête, à la réalité et à la vie amères que ces mêmes autochtones menaient au sein d’un Maghreb profondément blessé et délaissé. Et par les commentaires de la narratrice du film, qui s’ajoutent aux sons et voix des indigènes, on peut supposer que le film restituât aux maghrébins, ces autres oubliés, leur chant, et par voix de conséquence, leur identité mise à l’écart. Le chant de l’oubli peut donc reconstitué une image de fête (zerda) suffisamment ancré dans une culture maghrébine plusieurs fois millénaire."  

Ammour Dahbia

"Impressions à chaud juste après la diffusion du film documentaire d’Assia Djebbar, Zerda : le chant de l’oubli:
Pour moi ce film me révèle encore un passé historique lourd de sens. Il dépasse l’entendement de l’asservissement de l’homme, du colonialisme, l’exploitation des indigènes et la domination des blancs Tous ces processus que je viens d’énumérer sont émergents dans ce film. Dommage que l’on ne peut pas aller plus loin dans notre analyse.
C’est un documentaire qui retrace des souvenirs captés ici et là dans un autre but c’est-à-dire qu’il fallait cette rigueur dans le montage pour faire aboutir à un sens autrement ce sont des fragments, la pertinence du sujet historique est plus que révélatrice .
D’ailleurs à ce propos nous avons entendu à maintes reprises le mot »photo » et le verbe « photographier », ceci nous incitent plus à comprendre qu’il se donnait plus à voir comme des sauvages, c’est la pertinence de l’exotisme qui l’emporte.
De plus, ce qui m’a frappé , ce sont les différentes voix qui se déploient comme si c’était des complaintes , d’ailleurs même celles qui parlaient en arabe classique et littéral avaient des voix flottantes comme si elles allaient s’étouffer peut être que c’est ma sensibilité au profil. Mon interprétation consiste à dire qu’ils n’avaient pas de paroles, les seuls discours sont soit miliaires, ou administrateurs, ces archives relèvent des archives militaires. Peut-être aussi qu’elle est dû à l’éloignement de l’écran. Mais la première hypothèse a plus de sens pour moi.
La caméra a beaucoup insisté sur les vestiges d’une vie rudimentaire et très précaire. Il y’a une mise en scène révélatrice.
Les seules images de « portée civilisation elle » est celle qui se posait sur les colons. Il me semble que c’est le sens fondamental qu’elle voulait donner à voir.
Son sujet est cohérent, aussi bien qu’au Maroc, en Tunisie, en Algérie, en Egypte il y’a un fil conducteur qui nous guide de la même façon.
Pour moi, ce qui est nouveau c’est que je le vois pour la première fois, quant aux images j’ai eu longuement le temps d’écouter des témoignage directs du vécu soit des grands-parents, des parents et de beaux parents, et beaucoup de mes nourrices vu que j’étais une enfant de la guerre d’Algérie."

Annick Gendre, Paris, 30/06-1er /07/2011
La Zer[rrr]da ou les Chants de l’oubli
Assia Djebar a réalisé La Zer[rrr]da ou les Chants de l’oubli en 1982, avec la complicité de Malek Alloula pour le script, et plus encore. Montage d’images fixes et d’extraits filmiques, le documentaire mêle avec une grande subtilité des photographies dignes de rivaliser avec les cartes postales qu’analyse le critique et poète algérien dans son essai Le Harem colonial, images d’un sous-érotisme (1981), des pellicules que la propagande impériale diffusait dans les actualités qui précédaient les projections de longs métrages dans les salles obscures françaises, avec quelques extraits tournés lors d’expéditions anthropologiques..
Les premières images donnent à voir des femmes « couvertes », qui marchent dans la Casbah de la Blanche. Soudain, le mot « voilées » est comme martelé sur l’écran noir, en même temps qu’une voix off l’entonne. Les séquences et les plans fixes alternent. De la Casbah d’Alger aux médinas de Tanger, Fès, Meknès, Tunis, à l’entrée de l’armée américaine dans les rues de Casablanca, en passant par la pose de la première pierre de la mosquée de Paris, pour arrimer sur la Grande Guerre, jusqu’aux immigrations en France.
Aucun fondu enchaîné, une succession d’images souvent en coupes franches dans laquelle la chronologie des dates semble constituer le seul fil conducteur. Pourtant, ainsi agencée, cette sélection d’images précieuses qui témoignent de l’Histoire, rend compte d’une vision de l’Histoire, riche de ses ambivalences, de ses secrets et de ses résistances, forte de sa polyphonie.
On sait les mises en scène des films scientifiques, les longues pauses des photographies. On sait la trahison imposée aux traditions, sur l’autel de l’exotisme au service d’une grandeur en mal de superbe. De fait, dans les extraits retenus, si l’on danse seule ou en groupe, si l’on joue d’une flûte fine, il n’échappe point que l’évolution n’est pas lascive, que danseuses, danseurs et musiciens évoluent épaules contre épaules, comme des oiseaux apeurés sous l’œil-caméra. Une revue de la légion étrangère : il n’échappe pas davantage, ce mouvement de recul d’une jeune femme dans son habit de fête, face à l’officier qui lui tend la joue pour l’embrasser. Le contraste saisit avec la célébration des savoirs faires des hommes et des femmes, avec la captation de la beauté des visages saisis dans leur quotidien, à l’instar des jeunes femmes riantes, cheveux au ciel, dans leurs robes blanches et finement brodées, parures traditionnelles d’Alger. Célébration des enfants jouant dans un ruisseau. Mais, « ventres gonflés et pieds nus », scande la voix off. Scansion qui contraste à son tour avec la séquence du blé que l’on prépare pour nourrir la métropole, avec les bœufs que l’on charge sur un bateau en partant pour l’autre rive. Contraste encore avec cette image d’Epinal : des femmes de colons prennent le thé entourées de leurs lévriers.
Si le recours au noir et blanc, la sobriété du discours de la voix off et les sous-titres qui n’indiquent que les lieux et leurs dates évoquent l’esthétique « Alain Resnais » (Les Statues meurent aussi, réalisé avec Chris Marker, en 1953), la bande-son relate comme un filigrane une autre histoire encore. Un chant contrapuntique, proche parfois du cri et qui mêle savamment des paroles en arabe et en français, introduit sans attendre une ère toute d’ambivalences, de fascinations réciproques, de peurs et de colères … Entre ce chant, la musique des flûtistes et des percussionnistes reconstituée et la voix hors champ : l’image, averbale pour des mots qui manquent, pour une bilangue (Abdelkébir Khatibi) dévorée au festin de l’oubli, l’image muette qui exhibe la profonde dignité, à la fois discrète et sans faille, des Hommes de la rive sud."


Nora Mahfoufi
"Le titre du film m'a questionné, pourquoi Zerda car il n'y avait pas vraiment de festin, mais en discutant entre nous, nous nous sommes dit qu'il s'agissait du festin qu'ont fait les colonisateurs au détriment du Maghreb...
J'ai trouvé qu'il y avait une puissance d'évocation poétique du fait de la récurrence de certains vers "Nous les ventres affamés, les pieds nus...". Et le fait que le film se situe dans plusieurs villes d'Algérie et grandes villes du Maghreb fait ressentir le mouvement et la simultanéite de l'humiliation diffuse, bien que chaque région de l'Algérie n'aie pas connaissance des épreuves subies par les autres."



Hibo Moumin Hassoweh 
Que dire sur « La Zerda ou les chants de l’oubli » ??? Le film m’a inspiré plus de questions que d’impressions!
"L’attente a plutôt exacerbé ma curiosité pour cette œuvre filmographique d’Assia Djebar. Pour moi, l’occasion était unique car si je connais depuis peu l’auteur, le travail de la réalisatrice m’échappe encore. En effet, j’ai rencontré l’œuvre poétique et poignante d’Assia Djebar que récemment. La profondeur de ses fictions et la justesse de sa littérature engagée en faveur de la mémoire algérienne et des femmes m’ont beaucoup marquées. J’ai saisi aussi lors de mes lectures que l’image occupe une place essentielle dans sa poétique et que son œuvre plurielle conjugue l’art de la représentation à celui de l’écriture. Aussi, ai-je relevé quelques échos entre son film et ses romans.
Mais si quelques unes de mes attentes sont confirmées, le documentaire laisse plus d’ombres que de certitudes. En effet, le moins que l’on puise dire, ce film rend perplexe. Certes, il fait écho à la thématique de la mémoire à exhumer mais amplifie en profondeur le style décousu de la fiction romanesque d’Assia Djebar. Le scénario qui enfile photos et séquences-vidéo (tirées des archives) raccordées par un fil diachronique est encore plus insaisissable. Si le désir de raccommoder la toile déchirée de l’histoire du Maghreb que constitue la trame des scènes visionnées, le dialogue des voix contrastées et la mise en scène des regards croisés chargent les images d’un symbolisme qui désarçonne.Ce lundi 27 juin, le visionnage de « La Zerda ou les chants de l’oubli », clou de la rencontre, a failli être loupé à cause de la fermeture inopinée du Bric à Bric pour inondation intempestive. Mais c’était sans compter sur la patience et l’opiniâtreté du cercle des amis d’Assia Djebar empressé de découvrir ce film rare et précieux. Et je remercie le groupe d’avoir maintenu la projection du documentaire.
Enfin, le versant du documentaire qui m’a beaucoup fasciné est la musicalité poétique de cette réalisation. Les incantations de la voix féminine sont envoutantes. Et c’est plus l’acoustique qui demeure saillant et non le sens des phrases égrenées. Le refrain psalmodié transpire même une certaine magie qui rend les images aériennes. Autre interrogation que je voulais partager avec vous est la suivante : est-ce que le film nous inviterait à méditer aussi sur le rapport intime entre les sons des langues qui s’entrechoquent sur le papier des images : le français, l’arabe et le berbère ?"
Enfin de compte, je pense que le film vous invite plus à méditer sur la portée de l’image et la subjectivité du regard : la réalité est-elle saisie par celui qui regarde à travers son appareil ? Est-elle le reflet de celui qui s’expose à l’œil du photographe ? Les faits historiques résident dans le visible ou plutôt dans l’audible ? La galerie d’images qui défilent nous bousculent et ne nous laissent nullement devant une quelconque certitude tant les hypothèses sont à mon sens inextricables. Et mieux encore, quand tout semble clair, le fond reste trouble et tout est dit dans ce quelque chose qui nous échappe. Et cela n’est-ce pas l’essence même de la création ?"

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