jeudi 28 juin 2007

Texte d'ouverture à l'occasion de la réception de Assia Djebar au club de lecture le 28 juin 2007

Chère Assia Djebar,
Chers amis lecteurs,

Il me faut remonter jusqu’en 1994 pour vous expliquer comment l’idée de créer ce club de lecture « Assia Djebar » m’était venue. En cette année et par le plus grand des hasards j’ai rencontré lors de mes flâneries dans les librairies d’Alger, loin de Médine. Je ne vous connaissais point encore.
Je me souviens que je suis rentrée en vacances après une année d’étude universitaire en France. Le contexte politique et sécuritaire était des plus instables et des plus violents. L’Algérie venait de perdre Abdel Kader Alloula, l’une des figures les plus importantes du théâtre algérien, qui fut assassiné pour avoir affirmer ses idées. Juste avant, le même destin fatale allait frapper le psychiatre Mahfoud Boucebci, le sociologue Mhemed Boukhoubza , et celui qui fut mon professeur en science politique à Alger, Djilali Eliabes et j’en passe.
Loin de Médine fut une véritable surprise littéraire dans un contexte où la religion prenait brusquement une dimension sacrée à croire que certains algériens venaient à peine de découvrir l’islam sur une terre devenue musulmane depuis l’arrivée des arabes au Maghreb en 760.
Cette promenade littéraire parmi le prophète et ses épouses ainsi que les femmes qui l’avaient côtoyé dans l’opposition ou la complicité sont devenus à mes yeux brusquement réels et humains avec leur force et leur faiblesse.
Un tel effet de lecture m’a emmenée à me demander qui vous étiez pour toucher au sacré avec autant d’aisance et d’érudition.
Je fus alors très surprise de découvrir que vous n’étiez nullement à vos débuts d’écriture. En fait, si on a voulu que vous soyez si peu connue dans votre propre pays, ce n’était nullement le cas ailleurs. L’adage affirme bien que nul n’est prophète dans son pays ! Néanmoins j’ai ressenti une grande déception et violente colère car j’avais passé quinze années de ma scolarité en Algérie et jamais votre nom n’avait été cité. Avec cette découverte, je venais de prendre subitement conscience du silence imposé aux intellectuels algériens par le moyen le plus radical qui est la censure.
Pourtant, malgré cette forte impression, sept années se sont écoulées sans pouvoir vous lire car une angoisse inexplicable m’en avait empêché au moment d’ouvrir les femmes d’Alger dans leur appartement.
Et c’est seulement plus tard, en 2001 que Vaste est la prison fut ma seconde lecture. Dès les premières pages, ce roman m’avait causé un tel choc littéraire que je me sentais errante longtemps ne pouvant exprimer ou partager l’émotion si violente qui s’était saisie de tous mes sens.
Par contre, contrairement à la première lecture, celle-ci avait suscité une frénésie de lecture de vos romans qui s’effaçaient étrangement dès la dernière page ; et ne persistait alors qu’une profonde et vivace émotion source d’un trouble profond.
Mais depuis ce roman, une idée s’est imposée naturellement ; il fallait créer un espace de lecture pour échanger autour de votre œuvre si prolifique.
Cette idée s’était concrétisée en début d’année 2005 et depuis deux années se sont succédées, quatorze rencontres ont eu lieu, des comptes-rendus réguliers ont été rédigés, une multitude de projets qui se profilent et surtout de nombreuses rencontres avec des personnes qui vous aiment et qui aiment particulièrement votre écriture.
II
Les gens me demandent parfois pourquoi un club de lecture réservé à un seul écrivain et pourquoi Assia Djebar spécialement. Je réponds à chaque fois sans hésiter, jusqu’à nos jours, seul un seul écrivain a pu me bouleverser avec sa plume.
Je dois dire que votre écriture me cause un remue-ménage psychique important si peu confortable. Dès que je me saisie de l’une de vos oeuvres, je me sens en fusion avec le texte. Je suis aussitôt embarquée dans un tunnel tumultueux, fragile, grave, obscure, trouble et sensuel.
Je me sens à la lisière de la vie et de la mort, à la lisière du bonheur et de sa déchirure. Je me sens dans la peau de chacun de vos personnages car chacun d’eux représentent une partie de moi.
En fait, votre écriture me fait peur car elle me traverse avec son scalpel, elle trace des entailles dans mon âme car votre langage pourrait être ma conscience écrite ou mon inconscience. Et le livre se referme mais les plaies, elles, restent béantes.
Pourtant, malgré ces chamboulements psychiques, votre écriture appelle à la vie, à la liberté et surtout à la créativité. Elle suscite en moi un effort intellectuel important qui transforme la lecture de détente en recherche intellectuelle foisonnante dans le domaine littéraire, musical, artistique et historique.
On me demande aussi comment se fait–il que je sois si touchée par votre écriture alors que je n’appartiens à pas à votre génération.
Je réponds alors qu’un grand écrivain n’écrit pas seulement pour les lecteurs de sa génération. Il peut être réaliste ou avant-gardiste. Il peut avoir conscience que les sujets abordés ne seront pas élucidés aussi vite qu’on aurait tendance à le croire notamment lorsqu’il s’agit de la condition de la femme algérienne, sujet central de votre écriture. Car les conditions de la femme telles que vous les abordez depuis cinquante ans sont encore d’actualité malheureusement. La situation est la même si ce n’est plus grave d’ailleurs depuis la dernière décennie.

Votre écriture raisonne en moi car vos romans traitent un autre sujet central lié à la langue, un thème encore sensible en Algérie et bien ailleurs. Par conséquent la question de l’identité qui en est fortement liée reste encore un sujet brûlant source de nombreux conflits à travers le monde.
Votre écriture me bouleverse car elle s’épanouie dans un triangle des langues. Vous ne souhaitez abandonner aucune c’est ainsi que devrait être la décision de chaque algérien ou de chaque personne ayant l’opportunité de vivre dans un berceau multilingue. Vous avez choisi de les garder toutes au lieu d’en choisir une car l’arabe vous attache à votre mère, le berbère à vos ancêtres et le français à votre père mais aussi à la liberté.
Car lorsque la langue arabe est arrivée au Maghreb, elle a voulu chasser la berbère, lorsque la française est arrivée en Algérie, elle a voulu nier l’arabe et la berbère.
Mais vous, vous avez fait le choix que votre langue d’écriture héberge la berbère, l’arabe et la française.
Ces langues qui constituent le terreau de votre personnalité doivent entrer dans votre écriture comme on entre dans un sanctuaire religieux. Elles doivent d’abord déposer leur arme et entrer dans votre écriture alphabets courbés, humbles et soumises. Et par un tour de plume magistral, vous secouez ces langues, vous les bousculez dans leurs certitudes, dans leur passé et dans leur mémoire, alors l’arabe devient berbère, la berbère devient arabe et la française devient arabe et berbère. Et votre doute s’estompe et votre marche se poursuit vous donnant une liberté pour devenir une citoyenne du monde, une femme de toutes les cultures, une femme écrivain qui peut dialoguer avec les algériens, le suédois, les espagnols, les italiens, les français et les américains…
III
Assia Djebar, votre patrimoine littéraire et cinématographique vous rend plus que généreuse, vous offrez une richesse inestimable à vos héritiers qui se développent jour après jour à travers le monde.
Je suis fière de faire partie de ces héritiers et ce soir je suis particulièrement émue de vous accueillir en signe de reconnaissance pour la force que vous m’insuffler. Je me courbe humblement pour vous saluer et saluer l’ensemble de votre travail en vous souhaitant la bienvenue ce soir parmi vos lecteurs dans votre club de lecture.

Amel Chaouati
Osny, 24/06/07

(Photo: Malek Fekhar)

mardi 26 juin 2007

Une ancienne élève au lycée de Blida se souvient de Assia Djebar..

Chère grande Dame,
Chère Assia Djebar,
Chère Zohra qui a honoré l’Algérie,
Chère Académicienne qui a orienté les jeunes vers l’instruction !


Une joie indescriptible, une émotion inexprimable, une angoisse terrifiante: voilà ce que j’ai éprouvé lorsque notre merveilleuse et déterminée Amel m’a exprimé son vœux audacieux de vous voir au club et de m’adresser à vous…
L’inquiétude m’a aussitôt prise à la gorge : Oserai-je te tutoyer comme autrefois ? Est-ce que je dois te nommer par ton prénom « Zohra » ?
Je me suis demandé aussi si j’allais être pardonnée pour devoir employer le style « d’instituteur » appris au lycée de jeunes filles de Blida. A cette époque, il ne régnait qu’un seul maître. Il nous inculquait avec conviction, en communication le principe suivant : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ! ».
BLIDA ! Ville des roses ! Elle a perdu lentement ses parfums.
Durant cette période trouble, des mots nouveaux apparaissaient : justice, injustice, indépendance, exploiteurs, liberté, colonialisme…
Le lycée de jeunes filles commençait à ouvrir ses portes aux « indigènes » suite à de fermes revendications de la part de nos frères Algériens. Trois jeunes filles « indigènes » venaient de franchir cette grande porte à deux battants en fer forgé, décorée à son sommet en lettres dorées « Lycée de jeunes filles » : Aïcha aux cheveux blonds frisés et tressés, avec sa longue blouse à carreaux, était toujours assise sur le muret de la cour pendant la récréation. Elle venait de Relizane, en kabylie, et ne sortira qu’en fin d’année puisqu’elle était interne. Fadhila, ma voisine dont la maison était séparée de la mienne par un jardin commun, avait fini par obtenir de ses parents le fait tout à fait original d’aller au lycée mais voilée. Son père exerçait la profession d’oukil judiciaire. Il savait analyser les réactions de l’entourage : « s’instruire affirmait-il, mais garder ses traditions ». Avec ces paroles, il obtenait la faveur de ma mère qui me rappelait constamment « tu n’es pas Jeannette, tu vas t’instruire comme le conseille notre prophète, mais sans essayer de lui ressembler! » Ainsi nous étions protégées contre les délations des hommes du quartier et même de la ville.
Et la troisième jeune fille, était toi !
Pendant que l’on s’entremêlait dans des questions sans réponse : comment sortir de cet enfermement, comment réussir notre traversée vers l’inconnu, sans nous attirer la colère de Dieu, de nos parents, de notre quartier, ni celui de notre société , voilà que tu arrives, là, dans ce lycée et ta présence tout d’un coup nous donne une certaine assurance : nous venions de prendre conscience de quelque chose de vague qui nous appartenait et que chacune de nous avait vaguement quelque chose à faire.
Nos yeux écarquillés de curiosité, nous découvrions une silhouette aux formes normales, d’où émanait une tranquille assurance et un regard déjà orienté vers d’autres horizons. Tu étais vêtue d’une jupe courte, qui découvrait légèrement les genoux, et tu portais des chaussures simples . Des cheveux souples, de couleur naturelle, suivaient avec bonheur les mouvements de la tête.
Ma chère Fatma-Zohra, ton audace de te vêtir ainsi, nous plongeait dans un monde de rêve, un monde nouveau : loin de l’interdit qui nous imposait de nous couvrir de « la tête aux pieds » ! Aussi dès le lendemain à peine sortie de la maison, je remontais ma blouse à mi-mollet, avec une ceinture !... loin aussi du « Tu dois suivre les conseils de ton père et de ta mère et tu seras bénie » , loin aussi de « Après ton père, ton mari sera ton maître, il t’offrira le bonheur et tu devras être capable de lui faire le sien ». Bien sûr nous doutions de tout cela, mais ne pas souffrir pour s’arracher à tout cela, et ne pas faire souffrir son entourage, nous semblait impossible.
Et puis, tu étais là, devant nous avec les encouragements de tes parents, avec la confiance qu’ils avaient en toi, et avec la liberté dont tu semblais disposer. Aussitôt, tout cela, nous apparaissait abordable et réalisable.
Ce même soir chacune de nous avait annoncé dans sa famille d’un ton ferme : « Il y a dans le lycée, une fille très honorable, qui est venue sans voile et sans habit jusqu’aux chevilles! »
Nous avions été écoutées mais pas entendues. Je m’ étais alors promis de réussir à supprimer mes longues tresses raides terminées par un ruban rose, ainsi que ma longue blouse taillée et cousue par ma bien aimée-mère, sans oublier mes « majestueuses » chaussures faites sur mesure par le cordonnier choisi par mon père-attentionné… Il nous fallait en plus, affronter le regard des autres élèves qui nous regardaient d’un air découragé qui laissait sous-entendre : « Quand finiront-elles de se faire remarquer, ces deux-là ? »…
C’était, Toi, ma très chère Fatma-Zohra, qui nous avait donné confiance par ta simplicité et ton authenticité. Tu nous avais aidé à franchir la première étape vers la réalisation de soi , après avoir pris conscience du poids de nos interdits.
Quelques jours après ton arrivée au lycée, mon père m’annonçait : « Je me suis renseigné, la fille dévoilée qui vient au lycée est berbère. Je t’autorise à la fréquenter.. Ses parents sont très instruits, ils sont civilisés et la fille est moderne." ce qui signifiait que tu n’étais pas comme nous.
Cependant, notre première étape restait inachevée. Fadhila portait le saroual et le kakab, et moi, j’avais bien quitté la « maharma sur la tête, mais je portais toujours la couleur du hénné sur les mains. Pour aller de la maison au lycée, j’étais accompagnée de mon très jeune frère, qui se faisait une joie d’imposer sa loi sur mon comportement : « Baisse la voix ! les hommes t’entendent, ne te tortille pas quand tu marches et ainsi de suite.… » Et le situation était la même pour ma voisine Fadhila.
Nous imaginions alors, comment une fille libre comme toi allait choisir ses vêtements dans les boutiques, comment tu parlais au vendeur, comment tu te comportais au hammam pour être choisie par une future belle-mère, comment tu allais au cinéma ?…et autres.
Un autre matin, au lycée, à l’heure de la recréation, un silence inhabituel m’intriguait. Personne ne se précipitait dans la cour. J’approchais du groupe d’élèves. J’écoutais : « Elle a eu 18/20 ! C’est incroyable ! Tu réalises ! Notée par la professeur de Français, surnommée « la bourgeoise » parce qu’elle était mariée avec le proviseur du lycée de garçons et que politiquement elle se situait à droite. A l’inverse de ma professeur de philo qui était célibataire et communiste…Chacune répétait 18/20…18/20 d’autant plus qu’elle avait la réputation de ne jamais donner une note qui dépassait 12.
Tous les regards tournés vers toi ne t’impressionnaient pas. Tu donnais l’air d’avoir oublié ce gigantesque honneur. Tu attendais tes copines pour aller dans la cour.
Nous voulions savoir quelle bénédiction tu avais reçu ce jour-là, ou quel sorcier t’avait libéré du « mauvais œil », ou des « mauvais djins » pour obtenir un tel succès, tu m’avais répondu : « j’ai travaillé normalement »…Cette note ne te donnait pas la « grosse tête ».
Comme le bélier arrive en fonçant les cornes en avant, j’étais arrivée à la maison, en bombant le buste et j’avais déclaré : « elle a travaillé normalement et elle a eu 18/20. Je voudrais l’inviter à la maison ». Oui, répondit mon père, seulement, elle ne pourra pas venir dans notre quartier de Douiret car elle risque d’être ennuyée par les voyous de notre quartier. Mais puisque vous serez bientôt en vacances, donne-lui ton adresse. »

Comme j’aimais bien me trouver près de toi, ma chère Fatma-Zohra, non pour rêver inutilement, mais pour trouver surtout le courage de sortir de mon quartier. Fadhila et moi utilisions toujours l’argument indiscutable auprès de nos parents respectifs : « mais puisque ses parents acceptent !... »
Avec une simplicité feinte, je t’ai dit : « Voici mon adresse, nous pourrions correspondre. » Tu avais pris le papier, d’un air que je croyais indifférent, tu l’avais mis dans ta poche. J’avais pensé: « elle va perdre le papier ». D’autant que tu avais précisé que tu commencerais par aller à Mouzaîaville. Ce qui ne semblait pas être un lieu de vacances.

Pendant ces vacances et depuis quelques semaines, je tricotais un pull pour mon frère en lisant un roman prêté par ma professeur de philo, assise à même le carrelage réputé pour sa fraîcheur, dans le hall de la porte d’entrée.
Brusquement, on cogne à la porte trois fois. C’était le facteur. Il crie mon nom. « C’est moi », ai-je répondu d’une voix neutre en entrouvrant la porte, assez pour me faire constater mais sans lui permettre de me voir ».
Je me suis précipitée, je lis la lettre, je relis une seconde fois, je relis encore, dans un coin sombre du hall, face au mur, dans la tranquillité. Je note des mots simples au début, puis des mots inusités et surtout des mots de révolte. Tu sembles fâchée, scandalisée, parce que tu avais lu le journal de Gide à propos des Nourritures terrestres, et tu avais découvert que les critiques à ce sujet commentaient des erreurs injustes sur l’auteur. J’étais subjuguée !
Tu avais accès à tout. Tu lisais tout. Tu comprenais tout. Tu osais contredire. Tu plaçais les morts auprès des vivants. Je me suis brusquement demandé si ce qui est écrit est discutable. Ceux qui savent ne sont-ils pas des témoins ? Les amis du prophète qui ont vécu près de lui, avaient-ils écrits des actes discutables au sujet de sa vie? L’auteur de la description de l’assassinat d’Henri IV par Ravaillac et que j’aimais tant relire, a t-il écrit des détails invérifiés ? Tout cela n’est-il pas définitivement établi ? Ne fallait-il pas retenir ces faits, puis les réciter avec les mêmes mots ?…C’est ainsi que sans le savoir, tu me faisais passer de la lecture passive à la lecture active !...
Ma chère Fatima Zohra, tu nous as fait sauter bien des barrières ! Au delà du chemin de la vérité, par tes écrits. Tu es restée notre modèle. Tu nous as fait découvrir qu’au delà de la mémoire et de la méditation, la prise de conscience de soi passait par la recherche de la vérité, la réflexion et la passion. Mon roman préféré est « l’Amour, la fantasia ». Tu es en plus de tes nombreux talents, l’historienne de la vérité. Aussi, nous avons été surprises par les critiques qui t’ont comparé à Françoise Sagan. Comme si, tu t’emparais du « butin », ( la langue française ainsi nommée par un autre joyau, Kateb Yacine), pour avoir seulement la capacité d’ « IMITER ! » !
Avec ta sensibilité tu nous as fait ressentir combien la puissance pouvait engendrer la barbarie. Tu nous as aussi fait ressentir que nous aussi nous avions un corps un cerveau, et des sentiments qui nous appartiennent et que nous avons le droit de les gérer nous-mêmes.
En dédicace, sur le livre « Loin de Médine », tu m’as écrit un seul mot « Solidairement » et ton message prouve bien qu’il reste encore à lutter courageusement pour construire notre identité, pour l’enrichir et non la mutiler et pour la protéger
Assia Djebar, tes talents sont maintenant reconnus par tous, et rejaillissent comme des feux d’artifice, nous t’en félicitons encore, et que tes messages continuent d’éclairer le monde et qu’ils permettent à tous les jeunes de la planète de se resituer et de se construire.

N. Z.

vendredi 15 juin 2007

Point de vue d'une lectrice algérienne

Tout d'abord je tiens à remercier Amel qui m'a permis d'être à distance parmi vous aujourd'hui.
Quand elle m'a annoncé qu'elle allait recevoir Assia Djebar dans le club de lecture, je lui ai tout de suite proposé d'envoyer un texte pour l'occasion. Ce n'est qu'après que je me suis posée la question: que pourrais-je bien écrire? Après un moment d'hésitation, je me suis finalement résolue à écrire ce que je ressens vis-à-vis son écriture. J'ai décidé de retracer mon petit parcours, moi algérienne de 27 ans qui vis dans une petite ville de l'est algérien: Guelma.

J'ai découvert Assia Djebar, tardivement, j'étais déjà en post graduation. Etudiante en littérature comparée, et fort intéressée par les écrivaines afro-américaines, j'ai voulu faire un travail comparatif entre l'une de ces femmes écrivains et une écrivaine algérienne. C’est à ce moment que j’ai découvert Assia Djebar.
En effet, malgré ma passion née pour la lecture, je n’avais jamais entendu parler d'elle. Chose étrange, une écrivaine de cette envergure semble absente pour ne pas dire invisible dans son propre pays. Bien sûr, on pourrait me blâmer de ne pas avoir cherché à trouver ses romans. Mais comment chercher quelque chose dont on ignore même l'existence?!!!!! Comment chercher un nom, dont même l'écho, ne nous est jamais effleuré les oreilles?!!!!!!

La première œuvre que j'ai lue, était Femmes d'Alger dans leur appartement. Le titre m'avait aussitôt frappé: je me suis dis enfin une œuvre qui parle non seulement des femmes, mais des femmes algériennes. De plus, l'auteure est une femme algérienne. Jusque là, je n’avais jamais vraiment réalisé qu'il y a belle et bien des femmes algériennes qui écrivent. J'ai souvent entendu parler de Kateb Yacine ou de Rachid Boudjedra, et bien d'autres encore, mais jamais un nom féminin ne m'est parvenu. En lisant cette œuvre, j’en étais bouleversée. Pour la première fois, j'ai pu me voir, moi, ainsi que mes sœurs, ma mère, mes grand-mères, mes tantes et toutes les femmes algériennes. Pour la première fois, j'ai pu m'identifier à ces femmes et apercevoir toutes celles que je connais car je n'avais pas besoin de supprimer certains traits des héroïnes pour les sentir au plus proches de mon être: elles étaient déjà à l'image des femmes qui m'entourent. Djebar y dépeignait des aspects de la vie quotidienne, des scènes qui pourraient sembler insignifiantes mais qui en fait, font de la vie ce qu'elle est. Elle décrivait des scènes dont j'étais mainte fois témoin. Elle racontait des histoires que ma grand-mère aimait à raconter : des histoires de combat et de désillusion, de souffrance et d'espoir.

La deuxième découverte fut : Loin de Médine. Quand j'ai lu le titre pour la première fois, je n'avais pas compris son sens. J'étais loin d'imaginer qu'il y avait une écrivaine algérienne qui aurait, il faut bien dire le mot, assez de courage pour parler ouvertement de la vie du prophète surtout dans une période durant laquelle parler de religion était plus qu'un tabou, un risque qu'on peut payer très cher. Encore une fois, Assia Djebar nous transporte avec une écriture poétique extraordinaire. Ce qui m'a particulièrement marqué dans cette œuvre, est l'aspect humain de ses personnages. Jusque là mystifiés et idéalisés au point où ils deviennent presque irréels. Assia Djebar dans cette œuvre nous montre une autre facette de ses êtres qui ont marqué l'histoire. Entre ses mains, ils deviennent des êtres de chair et de sang, capables d'amour et de haine, de justice et d'injustice; des êtres avec leurs imperfections et c'est justement cet aspect qui les rend plus proche de nous.
Autre aspect significatif de ce roman: l'histoire côté femme. Cet aspect devient encore plus significatif si on considère l'œuvre dans son contexte: une période de l'histoire algérienne où au nom de l'islam on a voulu réduire la femme au silence. Loin de Médine, fait jaillir la lumière sur celles qui œuvraient pour et même contre le prophète. La femme, au sein de la communauté musulmane, avait toujours tenu un rôle actif: Elle faisait l’histoire, elle ne la subissait pas.

Le Blanc de l'Algérie. J'ai les larmes aux yeux rien qu'en mentionnant ce titre. Ce texte m'a fait pleurer, moi qui pleure rarement. La tristesse de tout un peuple meurtri, de toute une génération qui a souffert et qui souffre toujours souvent en silence, est là, noire sur blanc. Je n'ai pu avoir accès à ce livre que cette année. Et triste coïncidence, je l'ai lu alors qu'on recevait la nouvelle de l’explosion de deux bombes à Alger en avril dernier. Je fais partie d'une génération qui a grandi dans une période dite noire. On a appris malgré nous à relativiser, à s'adapter. On a réussi à établir des barrières entre les évènements et nous même. La mort est devenue chose habituelle, pour ne pas dire banale. Et là, avec Le blanc de l’Algérie, je reçois en plein figure la détresse, la tragédie du peuple algérien. Assia Djebar a réussi à me faire réaliser que les gens qu'on a tué et dont on parlait chaque jour dans les médias étaient des gens réels. Elle s'est placée au coeur de cette épouvante. Les noms qu'elle citait n'étaient plus des noms anonymes ; ces gens étaient sa famille, ses amis, ses collègues. Et là je me suis mise à sa place. Je me suis mise à imaginer qu'on tue les gens que je connais, ma famille, mes amies, mes collègues. Quel sentiment horrible alors. Le monde a basculé autour de moi. Le clivage qui s'est établie au fil des années s'est d'un coup réduit pour laisser place à un sentiment de déchirement qui me hante, et je sais qu'il me hantera pour longtemps encore. Mais malgré cette souffrance, je me dis que c'est mieux ainsi. Car à force de vouloir se protéger, on perd sans s'en rendre compte une partie de son âme, de son humanité.

Ce sentiment de souffrance réapparaît encore une fois dans une autre œuvre: Vaste est la Prison. Quatre mots qui résument ce que souvent, je ressens en tant que femme algérienne. Car vaste est la prison qui m'entoure. Les sentiments qu'elle dépeint pourraient être les miens. Toute cette souffrance, inquiétude, confusion, hésitation, détermination, joie de vivre, rupture avec les mots pourraient être les miens. Comme si Assia Djebar a pénétré au abysse de mon intimité, a puisé dans le plus profond de mon être pour déterrer des parties auxquelles, j’avais du mal à accéder. Et comme toujours, au cœur des ténèbres et de la souffrance, Assia Djebar a réussi à nous faire sentir que l'espoir existe toujours.

Je pourrais aussi parler des difficultés que j'avais et que je continue à avoir pour obtenir ses livres. Je pourrai continuer longtemps à décrire ce que chaque oeuvre m'a offert. Mais quoi que je dise ce ne sera jamais suffisant pour signifier mon admiration. C’est pourquoi, par conscience et engagement, j'ai décidé de mettre l'œuvre djebarienne au centre de ma carrière.
De ma petite ville de l'est algérien, je vous remercie Assia Djebar de m'avoir aider à ouvrir les yeux, d’avoir mis des mots sur des sentiments que je ressens et que je n'ai jamais pu exprimer, d’être restée fidèle à vos origines, et d'avoir offert des valeurs pour une génération qui a tant besoin de repères. Pour tout cela, et bien plus encore. Je vous remercie.

Houda Hamdi
Guelma – Algérie
15/06/2007

jeudi 7 juin 2007

Ecrire Assia Djebar

« Vous êtes parfaitement libres de laisser ce livre sur la table. Mais si l'ouvrez, vous assumez la responsabilité »
Jean-Paul Sartre, Qu'est ce que la littérature ? p.55


Tenter d'écrire Assia Djebar lorsqu'on est une lectrice bouleversée par son écriture après lecture et relecture, relève d'un effort psychique considérable.
L'écriture de Assia Djebar rend ma prise de distance difficile parfois impossible. Car elle provoque en moi un remue ménage psychique de déconstruction et reconstruction suivi d’un inquiétant effacement du roman de ma mémoire, une fois la lecture achevée. Et longtemps, ne persiste qu'une émotion vive qui se saisit de tous mes sens.
Seulement, je ne pourrais tenter d'écrire Assia Djebar sans relater ma rencontre littéraire avec elle. Une rencontre que je rapprocherais d'une retrouvaille, non, d'une confrontation entre deux inconscients.

I.
Ma première lecture s'est effectuée en 1994. J'avais alors 23 ans. Je venais de rentrer à Alger après une année universitaire en France. Lors d'une visite dans une librairie du quartier de mon enfance, j'ai été attirée par la sobriété blanche de « Loin de Médine ». Son intitulé m'avait probablement arrêté en raison du fanatisme religieux de l'époque qui a défiguré le merveilleux visage de l'Algérie. Le commentaire de Mouhamed Dib au dos du livre m'avait ensuite encouragée à le choisir et j'ai entamé sa lecture une fois rentrée au domicile parental.
Je me souviens de la chaleur suffocante et de l'humidité qui alourdissent les corps pendant les longs étés algériens. Or, dès les premières pages, la lecture du roman commençait à m'inoculer une sensation de fraîcheur et de bien–être si bien que je me croyais loin d'Alger.
Je m'étais demandé alors, comment on avait pu laisser éditer ce roman durant une période la plus sanguinaire de l'histoire contemporaine de l'Algérie, alors que la censure avait toujours été la tradition habituelle.
Comment n'avait-t-on pas voulu faire taire celle qui écrit dans ce roman « Ainsi des analphabètes, mais dont la force en flux vient de leur foi toute neuve, vont devenir bientôt les maîtres de la Mésopotamie tout entière ! »
[2]
Mais ce qui m'avait particulièrement frappée, c'était l'audace de sa plume sublime et sensuelle. Elle touchait au sacré avec art et délicatesse pour le faire revivre sous une forme romanesque dans la langue française, encore langue de l'ennemi pour certains
algériens. Son récit avait cette originalité qui contrastait sensiblement avec la plupart des textes idéologiques ou enflammés qui relataient des faits religieux. L'auteure semblait jouer ce rôle de scripteuse en introduisant une par une, comme sur une scène de théâtre, toutes ces femmes oubliées dans les récits. Elle donnait à chacune d'elle une voix et un corps en mouvement. Elle les décrivait dans leur force et leur faiblesse. Elle ne semblait pas vouloir se poser comme juge, encore moins créer des scènes orientalistes, exotiques, mais se placer comme témoin qui relate des faits, laissant à chacun sa voie de lumière et d'analyse afin de rétablir la vérité historique et mémorielle.
Bien plus tard, je découvre un passage fabuleux qui éclaire la source de cette écriture ; je cite l'auteur « oui, ramener les voix non francophones – les gutturales, les ensauvagées, les insoumises jusqu'à un texte français qui devient enfin mien ;[…] oui faire réaffleurer les cultures traditionnelles mises au ban, maltraitées, longtemps méprisées, les inscrire, elles, dans un texte nouveau, dans une graphie qui devient 'mon français'. »
[3]
Inévitablement, ce roman fut une telle surprise littéraire que je devais rechercher qui était cette femme écrivain dont je n'avais jamais entendu parler durant tout mon vécu en Algérie.
Dès mon retour, de l'autre côté de la méditerranée, je me suis dirigée vers une librairie à Rouen, la première ville française où j'ai vécu lorsque j’ai quitté Alger pour suivre des études de psychologie, et oh surprise, je constate que bien d'autres romans ont été publiés en France! En réalité, le roman que je venais de lire en cet été algérois, figurait parmi les dernières œuvres de cette époque puisque le premier roman d’Assia Djebar, si troublant, La soif, avait été écrit en 1957 !
Je découvre alors que Assia Djebar est écrivain mais aussi cinéaste
[4] ; et que son œuvre est traduite dans une vingtaine de langues et étudiée dans les plus grandes universités du monde. « L'amour, la fantasia », son œuvre par excellence, est un roman semi-biographique, semi-historique, dans lequel la narratrice nous amène à effectuer des va-et-vient dans le temps et dans l'espace, dans un style ciselé donnant le désir farouche d'aller rechercher plus loin encore, dans l’histoire, la musique, dans l’art et dans la mémoire collective.
Cette immense découverte m'a confrontée à ma propre ignorance qui s'est doublée d'une déception car je me suis rendue compte que ma scolarité en Algérie, que j'avais estimée honorable, devenait brusquement boiteuse car on m'avait privée d'une source littéraire généreusement engagée. Car à travers son écriture, Assia Djebar met en exergue la femme algérienne de tous les temps et de tous les espaces. Elle transcrit l’histoire et la mémoire algérienne qui se délitent dans l’oubli ou la manipulation et défend le plurilinguisme comme source de richesse de l’Algérie plurielle.
Dans cette librairie rouennaise, je fus attirée par Les femmes d'Alger dans leur appartement que j'achetais. Or au moment où je m'apprêtais à lire, une angoisse diffuse m'avait saisie, m'empêchant d'ouvrir la première page. Comme si son titre le condamnait à ce destin, je l'avais rapatrié à Alger sans jamais l'avoir lu. Peut-être que par ce geste, j'avais voulu, à ce moment, l'éloigner de moi car étrangement, je pressentais que ma rencontre avec cette littérature allait désormais provoquer un événement majeur dans ma vie.
Ainsi, sept années se sont écoulées avant ma seconde lecture qui eut lieu en 2001.
Cette année, je la voulais année de rupture. Ma décision de divorce était irrévocable. Par cet acte, je voulais rompre définitivement avec une étape de ma vie qui appartenait davantage aux autres qu'à ma personne. J'avais pris la résolution de m'exposer à un destin qui serait mien en ayant conscience de tous les écueils qui pourraient m’attendre. Je me souviens alors avoir lu Vaste est la prison sans rien connaître du roman, exactement un mois après cette décision, sous le conseil d'une proche, passionnée de littérature.
Dans les premières pages du roman, je lisais : « Silence de l'écriture, vent du désert qui tourne sa meule inexorable, alors que ma main court, que la langue du père (langue d'ailleurs muée en langue paternelle) dénoue peu à peu, sûrement, les langes de l'amour mort ; et le murmure affaibli des aïeules loin derrière, la plainte hululante des ombres voilées flottant à l'horizon, tant de voix s'éclaboussent dans un lent vertige de deuil- alors que ma main court…
Longtemps, j'ai cru qu'écrire c'était s'enfuir, ou tout au moins se précipiter sous ce ciel immense, dans la poussière du chemin, au pied de la dune friable… Longtemps.
[5]
Comment décrire l'effet du roman, en particulier le chapitre « l'effacement dans le cœur » dont je garde encore les traces vives qui m’ont transformée en errante pendant des jours. Ce fut le premier choc littéraire que je reçus et l'unique jusqu'à cet instant où j'écris.
Si Brice Parin considérait les mots comme des pistolets chargés, dans mon cas je venais de recevoir une rafale de mots avec Vaste est la prison.
Cette œuvre m'avait tellement subjuguée, que je me suis résolue à créer un espace de lecture. Seulement, le bouleversement de ma vie à cette époque me rendait si peu disponible. Je savais par ailleurs que le moment voulu viendrait tout naturellement. Ce devait être en janvier 2005. Une première rencontre de groupe avait eu lieu un 14 avril, en banlieue parisienne dans un petit restaurant que j'avais choisi pour son nom « arabesque », mot qui définit parfaitement l'architecture de l’écriture de Assia Djebar.
A peine j'annonce le lancement du club que j'apprends par hasard que Assia Djebar est candidate à l'Académie française ! Heureux hasard, me suis-je dit ! Un mois après l'inauguration du club, les journaux annoncent que Assia Djebar est devenue immortelle.
II.
J'aime l’écriture de Assia Djebar. Lorsque je me saisis de l'une de ses oeuvres, je me sens faire un avec le texte.
J'ai rencontré les mots qui me manquaient et les maux que je ne savais pas formuler ce qui m’aide à découvrir des parties obscures de ma personnalité, car à ce sujet, Mireille Calle-Grübber écrit que « c'est précisément là où « on ne trouve pas ses mots », que surgit l'écriture de Assia Djebar, laquelle se nourrit à la blessure même, non refermée non refermable mais productrice de tissus nouveaux, de phrasés, de silences qui n'apaisent pas mais font le tenu de la tension – tiennent la lyre tendue comme un arc. »
[8]
Pourtant j’ai si peur de lire Assia Djebar car elle me traverse avec son scalpel et trace des entailles dans mon âme. Et le livre se referme mais pas les plaies. Son langage pourrait être ma conscience écrite ou mon inconscience.
Je me sens alors à la lisière de la vie et de la mort, à la lisière du bonheur et de sa déchirure, je me sens dans la peau de chacun de ses personnages car chacun d'eux représentent une partie de moi.
Son écriture est toujours à fleur de peau, tout en tension, et fait vibrer les mots. Elle est fulgurante et souvent tragique jusqu'à son aboutissement. Pourtant, cette écriture est un appel à la vie et à la liberté car elle est musique et poétique. Car elle convoque les absents, elle rend actif le passif, le passé renaît au présent et l'invisible devient visible.
Néanmoins, toutes les fois que l'on m'interroge au sujet de son écriture, un long silence s'impose. Un silence qui m'emplit de sérénité si bien que les mots deviennent dérisoires. Je me dis finalement, ce qui me bouleverse dans son écriture, c'est ce silence intérieur qui m'habite et me permet de voir battre mon cœur, d'entendre couler mes larmes comme une rivière, d'entendre la violence de ma colère sourdre, et constater l'immensité de ma prison.
Mais à partir de ce silence, j'entends surtout cette soif pour la vie débordante qui mugit et qui tend à jaillir entre les aubes et les crépuscules de ma vie.
J’'ai compris bien plus tard le sens de cette étrange angoisse qui m’avait assaillie et empêchée de lire Assia Djebar après le premier roman. Cette angoisse m'avait en fait protégée ; elle avait ralenti l'instant de la rencontre qui aurait été prématurée car il me manquait cette blessure avec laquelle Assia Djebar déplie habituellement son écriture. Et la phrase de Jean-paul Sartre, faisant allusion au lecteur « l'œuvre n'existe qu'au niveau exacte de ses capacités »
, [6] avait pour moi l’effet d’une abréaction.
III
Assia Djebar s'expose et expose en permanence le lecteur au risque d'un séisme intérieur. Car elle écrit sur le fond d'une blessure béante.
La première blessure de l'écrivain se métabolise dans le fait d’être une femme née dans une société patriarcale, qui tend à immobiliser les corps et faire taire leur voix. La seconde blessure, qui serait à l’origine d’un silence romanesque durant dix années, après son quatrième roman, les Alouettes naïves, c’est d'écrire dans la langue de l'autre, la franque, qui fût d'abord langue de l'ennemi. Elle écrit à ce sujet «Tenir l'autobiographie par les seuls mots français, c'est, sous le scalpel de l'autopsie à vif, montrer plus que sa peau. Sa chair se desquame, semble-t-il, en lambeaux du parler d'enfance qui ne s'écrit plus. Les blessures s'ouvrent, les veines pleurent, coule le sang de soi et des autres, qui n'a jamais séché. »
[9]
Par ailleurs, cette littérature me touche profondément car je peux m’identifier à ces femmes qu’elle décrit avec pudeur sans pour autant négliger la sensualité. Cette pudeur est portée par l’absence de discours révolté qui se manifeste dans certaines littératures féminines, utilisant des descriptions haineuses, scabreuses ou réactionnelles. Car elle prend en compte la personnalité de la femme algérienne dans son milieu social et religieux. Quant à la sensualité, elle est décrite avec un certain voile jeté sur les corps, mettant en valeur davantage les élans sentimentaux. Parfois l’ardeur prend le dessus sur la pudeur mais l’enchevêtrement des mots suaves empêche au style de devenir frivole.
Mireille Calle-Grüber écrit justement que « Assia Djebar ne chante jamais la libération qui porterait à reniement, ni le féminisme ni l'occidentalisation qui serait au prix de l'amputation des racines, ni le choix « une fois pour toute » de l'une ou de l'autre langue, ou culture ou terre, de l'un ou de l'autre pays, de l'occident contre l'orient. Mais elle s'efforce de conter « cet occident de l'orient. Elle sait qu'elle est dans le passage, passage, passante. Que le chemin de la liberté est secret, à chacune singulier et tortueux, qu'il y faut l'arabesque, le filigrane, le qalam patient du poète, les accords désaccord du luth. »
[10]
Lire Assia Djebar me réconcilie aussi avec l'histoire coloniale, car elle apporte un regard neuf, si loin de l'endoctrinement. Elle comble ces non-dits qui sont la cause de la souffrance des générations après guerre, qui portent en eux des rancœurs sans en connaître toujours les raisons.
Enfin, je pourrais terminer en ajoutant que son écriture me permet d'assumer l'amour de la langue française sans ombre de culpabilité car j'apprécie la définition qu'elle donne à la francophonie : « écrivant en langue française, je pratique sûrement une franco-graphie.
Francophonie, alors qu'est-ce à dire ?
Les multiples voix qui m'assiègent - celles de mes personnages dans mes textes de fiction -, je les entends, pour la plupart, en arabe, un arabe dialectal, ou même un berbère que je comprends mal, mais dont la respiration rauque et le souffle m'habitent d'une façon immémoriale. »
[11]
IV
1994, 2001, 2005, trois dates, trois mouvements, trois élans, qui ont donné naissance au club de lecture consacré à cette grande dame de la littérature. Trois élans qui ont permis depuis deux années, d’organiser des rencontres régulières entre lecteurs passionnés. Un partage authentique et unique se tisse au fil du temps avec le même entrain et une volonté farouche d’échanger autour des sujets qui font l’écriture de Assia Djebar.
Trois élans libèrent lentement une ébauche de mon écriture craintive, et tâtonnante, contenue depuis si longtemps. Aujourd’hui écrire à mon tour est devenu presque une nécessité pour tenter de libérer les démons qui sont en moi et décrire par les mots mon nouveau regard porté au monde qui m’environne.
Trois élans qui accentuent mon entêtement farouche pour aller au plus loin dans la réflexion et pour oser non sans tremblement confronter Assia Djebar à ses lecteurs dans les jours à venir.

Amel chaouati (1)
Osny, juin 2007
[Article écrit à l'occasion de l'invitation de A.Chaouati par le club de francophonie de l'ENS de Paris le 07/06/07]

[1] Présidente du club de lecture « Assia Djebar ». Mail : http://fr.f275.mail.yahoo.com/ym/Compose?To=assiadjebar_clubdelecture@yahoo.fr. Tel: 06 24 02 70 08
[2] Assia Djebar, Loin de Médine. SNED. 1992. P.148.
[3] Assia Djebar, Ces voix qui m'assiègent, Albin Michel, 1999, p.29.
[4] Voir La nouba des femmes du Mont Chenoua, 1978 et La Zerda oules chants de l'oubli, 1982.
[5] Assia Djebar, Vaste est la prison, Albain Michel, 1995, p.12.
[6] idem Sartre, p.52.
[7] Pour Savoir davantage lire Assia Djebar. Nuit de Strasbourg. Acte Sud.1997.
[8] Assia Djebar où la résistance de l'écriture, regards d'un écrivain d'Algérie, Maisonneuve et Larose, 2001, p. 251
[9] Assia Djebar, l'amour, la fantasia, Paris, Editions J-C. Lattès, 1985, p.178
[10] Assia djebar où l'écriture dévoilée, p ; 55.
[11] idem.p.29